SUISSE - Les opposants de tout lArc jurassien se fédèrent et publient un Manifeste pour la protection du paysage. Le vote de Sainte-Croix (VD) dimanche sera largement suivi.
Renoncer à subventionner lénergie éolienne, ni plus ni moins. Cest ce que réclame un Manifeste lancé jeudi par les opposants des turbines, désormais fédérés sous le nom de Paysage libre. Tous ceux qui voudront bien signer ce document sassocieront à une demande de révision de la nouvelle politique fédérale de lénergie. «Il est encore temps décarter le désastre et de sauver nos derniers espaces peu ou pas construits», souligne François Bonnet, le président de Paysage libre.
Du canton de Soleure au coude du Rhône, en passant par le Jorat, la liste des adhérents à Paysage libre compte une quinzaine de membres dont certains constituent déjà, comme Pro Crêtes (VD/NE) de mini-faîtières. Les sommets du Jura sont la destination privilégiée de léolien suisse: 80% de tous les projets envisagés sy retrouvent.
Faut-il voir dans Paysage libre une sorte de confédération des nimby (not in my backyard), autrement dit de ces groupements qui selon le concept sociologique anglo-saxon se constituent contre un projet de voisinage?
Pas uniquement, car plusieurs personnalités proches de lenvironnement et détachées denjeux de proximité fournissent leur appui. Philippe Roch, lancien directeur de lOffice fédéral de lenvironnement, est devenu un militant de la cause contre les «moulins à vent», tout comme lancienne conseillère aux Etats Erika Forster (PLR/SG). Malgré limportance de leur réseau politique, tous deux admettent une certaine solitude: «Aucun parti ne partage toutes nos vues, le soutien à lénergie éolienne fait lobjet dans la classe politique dune hégémonie de pensée.»
Des François Bonnet, en revanche, il doit y en avoir un certain nombre dans Paysage libre. Ce Neuchâtelois, écologiste de la première heure, avait appelé de ses vux lénergie éolienne. Mais la multiplication des projets, sans coordination, vue densemble ni transparence, la fait peu à peu virer de bord. «Notre curiosité critique nous a conduits devant un mur dopacité, ce qui nous a encouragés à fouiller», renchérit Richard Patthey, autre animateur de Paysage libre. Ou comment des amoureux de la nature se sont transformés en redoutables ferrailleurs contre la plus avancée des énergies renouvelables. Que disent-ils des Verts qui soutiennent les turbines? «Ils ont perdu tout esprit critique, pour eux lidée de pouvoir enfin construire quelque chose a dû être une libération
»
Tandis que les opposants se fédèrent, une autre occasion marque le moment délicat que traverse léolien suisse. Le vote de Sainte-Croix (VD), dimanche, est très attendu par tout ce que cette forme dénergie compte de partisans, dopposants et dautorités chargées de veiller à la diversification énergétique. Ce premier vote dans le canton de Vaud, au moment où il sagit de «sortir du nucléaire», indiquera où souffle le vent pour les nombreux projets dans le pipeline le long de tout lArc jurassien.
La proclamation du Manifeste de Paysage libre se veut un geste contre la dispersion, qui était jusquà présent celle des divers opposants. Dispersion est du reste le maître mot du développement éolien en Suisse (voir la carte intercative). «Lors de lélaboration du concept fédéral, les électriciens ont fait de fortes pressions pour quil ny ait aucune planification contraignante», affirme Richard Patthey. Encouragées par la rétribution à prix coûtant (RPC), les entreprises délectricité se sont livrées à une forte concurrence en matière dimage et doccupation du terrain, précédant de beaucoup les «planifications positives» auxquelles certains cantons, comme Vaud, sont encore en train de travailler.
La dispersion risque dêtre défavorable aux projets eux-mêmes, puisque lidée de voir tout le Jura hérissé déoliennes interpelle jusquaux mieux disposés envers les énergies renouvelables. Le conseiller national Laurent Favre (PLR/NE), directeur de la Chambre dagriculture de son canton et président de Suisse Eole, le lobby de la branche, comprend que cette prolifération puisse inquiéter. Mais cette impression doit être relativisée selon lui par le fait que les communes et les cantons conservent le dernier mot, grâce à leurs compétences en matière daménagement du territoire, et donc toute possibilité de «rejeter les mauvais projets». «Ce nest pas parce quun projet obtient une promesse de rétribution au prix coûtant que lautorisation de construire est acquise», souligne-t-il, rappelant que seule une vingtaine déoliennes tournent en Suisse à ce jour.
Le Manifeste de Paysage libre réclame un cadre fédéral plus strict sagissant notamment du bruit «dun nouveau type» des éoliennes et de la distance des habitations. Alors que 350 m sont tolérés en Suisse, ce texte demande de multiplier par 10 la hauteur totale de linstallation pour protéger la population. Pour Paysage libre, la protection des espaces jurassiens dans leur caractère actuel est un impératif autrement plus important que la contribution éolienne et que les scénarios de la Confédération qui imaginent couvrir en 2050 7% de la consommation actuelle de lélectricité consommée en Suisse, grâce à 800 turbines. «En mettant laccent et les moyens sur les économies dénergie et le solaire, la Suisse pourrait sortir du nucléaire en 20 ans sans éoliennes», assure François Bonnet.
(note de juracretes)
POUR SIGNER LE MANIFESTE ENERGIE ET PAYSAGE
Texte du Manifeste
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«Les approches coloniales sont vouées à léchec»
Roger Nordmann, conseiller national (VD/PS) et président de Swissolar, apporte activement son soutien à plusieurs projets éoliens
Le Temps: Les producteurs délectricité misent tout sur léolien au détriment du solaire. Juste ou faux?
Roger Nordmann: Faux. Tout le monde admet, Conseil fédéral en tête, que le solaire est appelé à remplacer la moitié du nucléaire, alors que léolien nassurera quune petite partie du solde. Les électriciens investissent de plus en plus dans le solaire. Mais comme léolien produit plus en hiver, contrairement au solaire, il est très précieux pour la sécurité de lapprovisionnement. Comme une éolienne coûte 4 à 5 millions, il est évident que seules les entreprises électriques, majoritairement publiques, ou de gros investisseurs peuvent sy lancer.
Admettez-vous que la rétribution à prix coûtant (RPC) ait des effets pervers?
Non. Ce système est un grand succès. Il a déjà permis daugmenter de plus de 1 TWh la production annuelle suisse toutes énergies confondues. Cela représente 1,6% de la consommation. Il donne aux investisseurs privés ou publics lassurance de pouvoir amortir linstallation. La RPC est linstrument central pour sortir proprement du nucléaire au cours des 25 prochaines années. Sinon, le nucléaire sera remplacé par de lélectricité gazière ou charbonnière.
Les projets se sont multipliés sans le désordre et menacent de couvrir tout le Jura. Est-il encore temps pour les autorités de reprendre la main par une coordination?
Cest indispensable. Les éoliennes doivent être groupées en parcs, pas dispersées. Il faut les mettre sur les flancs plutôt que sur les crêtes, car elles sont moins visibles. Personnellement, je suis pour les mettre en forêt: le dommage est minime pour lenvironnement et il existe des routes daccès presque partout. Lautre piste, cest évidemment à proximité des barrages, dans les Alpes, car il y a déjà le barrage, les lignes électriques et les routes.
Léolien, une cause perdue en Suisse?
Non, mais seuls les projets qui associent dès le début les communes avancent bien. Il faut que commune et habitants puissent co-investir dans le projet. Les approches «coloniales», où un grand groupe électrique essaye dimposer des éoliennes comme autrefois des centrales nucléaires, seront de plus en plus vouées à léchec.
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«Sans subventions, pas déoliennes»
Questions à Christian Buser, responsable des énergies renouvelables pour la Suisse au sein dAlpiq, une société ayant des parts dans le site du Peuchapatte (JU) et plusieurs projets dans le Jorat et le Gros-de-Vaud (VD)
Le Temps: Les opposants aux éoliennes réclament que lon renonce à les subventionner. Votre réaction?
Christian Buser: Une subvention sous forme de RPC ou autre est indispensable pour rendre les parcs éoliens économiquement viables. Supprimer ce soutien est effectivement le meilleur moyen pour stopper complètement leur développement en Suisse, les opposants lont bien compris.
Les entreprises délectricité passent pour développer léolien au détriment des autres énergies renouvelables, le solaire notamment. Pouvez-vous confirmer ou infirmer ce point avec des chiffres comparatifs?
Notre stratégie est dinvestir prioritairement dans les technologies qui produisent le plus de kWh par franc investi ou dont le prix de revient est le plus proche du prix du marché, ce qui est actuellement le cas de léolien. Léolien a aussi un avantage pour la capacité de production au m2. Mais ces deux sources dénergie sont complémentaires et doivent être exploitées ensemble.
Ne faut-il pas dédommager davantage les collectivités «sacrifiées» par limplantation dun site: 3% du chiffre daffaires, ce nest pas très alléchant
Nous veillons à ce que nos parcs aient également des retombées positives pour lensemble de la commune. Nous essayons dimplanter nos éoliennes sur des terrains communaux et proposons aux collectivités de prendre des parts dans la société dexploitation. Au Peuchapatte, nous avons établi le siège de la société dexploitation à Muriaux afin que la commune puisse également percevoir les impôts liés au parc.
Les promoteurs tendent aujourdhui à être autant diabolisés pour leurs projets éoliens que cétait le cas du temps des centrales nucléaires
La solution miracle nexiste pas. Les parcs éoliens ou photovoltaïques ne se construisent pas sans atteinte au paysage, les projets hydrauliques ne se font pas sans impact sur les cours deau, les centrales à gaz et les petites installations décentralisées de couplage chaleur-force produisent du CO2, limportation délectricité nest pas possible sans la construction de lignes à très haute tension. Si lon ne veut plus du risque nucléaire, il faut impérativement trouver des compromis pour assurer lapprovisionnement électrique de la Suisse à un prix compétitif.
Pour signer le Manifeste Energie et Paysage :