STE-CROIX - La population de Sainte-Croix est divisée face à un scrutin sur les éoliennes qui fera date pour tout lArc jurassien Le premier projet éolien du canton de Vaud arrive au stade du vote populaire. Pionniers ou résistants? Le dilemme des habitants de Sainte-Croix.
Les habitants de Sainte-Croix votent le 5 février sur les éoliennes: un projet de six turbines assez proches de la localité, qui divise profondément le village du Jura vaudois. Les habitants du lieu ont hâte den finir. Depuis le temps quon en parle, tout a été dit et redit et les avis sont faits depuis longtemps, assurent-ils au visiteur. Mais le scrutin sera suivi avec une grande attention loin à la ronde.
Dans le canton de Vaud, où pas une seule éolienne ne tourne encore, cest le premier projet qui affronte le verdict démocratique. Lissue du scrutin sera dune grande importance pour le gouvernement vaudois, qui souhaite vivement accomplir une réalisation emblématique lui permettant de rattraper son retard dans le domaine des énergies renouvelables. Mais cette votation pourrait bien faire école plus largement. Le cas permettra de jauger la popularité des éoliennes, ou ce quil en reste, dans les régions les plus concernées. Les projets dimplantation se sont multipliés le long de toute la chaîne du Jura ces dernières années, tandis que lenvie de jouer les pionniers semble dans le même temps sêtre refroidie dans la population.
Qui monte à Sainte-Croix pour se faire une idée du climat avant la votation ne voit et nentend dabord que le «non»! Les opposants ont fondé une Association pour la sauvegarde des Gittaz et du Mont-des-Cerfs. Ils ont pignon sur rue: un petit local avec vitrine sur la rue principale. Ces adversaires, dont certains se battent depuis quinze ans contre un projet à rebondissements, ont lattitude déterminée et parfois le ton hargneux de ceux qui ne veulent plus voir chez leurs contradicteurs que mensonge et corruption. La concession de Romande Energie, qui a retouché son projet à la dernière minute, ne les désarme en rien. Ils ont activé le réseau des militants anti-éoliens qui se constitue peu à peu des Franches-Montagnes au Jorat. Pascale Hoffmeyer, de Saint-Brais, les Froidevaux du Peu-Péquignot et les Brahier de Lajoux (JU) sont venus dire dans le village vaudois comment les turbines leur pourrissent lexistence.
Face à cela, les partisans du projet ne montrent que le visage officiel de la municipalité. «Notre commune doit être fière de sa contribution à la sécurité énergétique des générations futures», dit le message officiel distribué aux citoyens. Mais lexécutif veille surtout à ne pas jeter de lhuile sur le feu.
Dans le camp du oui, il ny a ni association, ni comité de soutien, ni ténor. Pourtant, des «pour», il y en a partout, assurent les connaisseurs de la commune. Le clivage traverserait tous les milieux. Les partis politiques à lexception de lUDC, dont tous les élus disent non sont trop partagés pour émettre des mots dordre. Chez les socialistes, comme chez les libéraux-radicaux, on nen parle pas. Chacun votera comme il veut, il ne faut pas que ça déborde, que cela brouille les familles. La présence bruyante des militants venus dailleurs donne peut-être un volume artificiel à lopposition.
Le syndic socialiste Franklin Thévenaz a succédé il y a quelques mois à un prédécesseur déstabilisé par ce même dossier. «Cest un excellent diplomate qui ne va pas au front», dit un camarade à propos du magistrat, qui a derrière lui toute une vie professionnelle dans lopérationnel humanitaire. Lors des assemblées publiques tenues cette semaine, le syndic a déjà adopté le ton du rassembleur de troupeau: «Quel que soit le résultat, il faudra se lever le 6 février et continuer à vivre ensemble», anticipe-t-il en invitant ses concitoyens à aller voter.
La conseillère dEtat Jacqueline de Quattro est venue en personne prendre la température. Le gouvernement vaudois a classé ce projet comme prioritaire. Quelle attitude adopter en cas déchec face à ce vote consultatif? Laffaire sera délicate pour lexécutif cantonal. Voulant se montrer à lécoute tout en ne sengageant pas trop, la ministre radicale a répété une formule sibylline déjà utilisée lan dernier: «Si la population unanime rejette le projet, il sera difficile de limposer.»
Le «Balcon du Jura» est devenu le lieu où la bataille pour ou contre léolien se mène par experts interposés. Les adversaires ont invité en vedette Philippe Roch. Lancien directeur de lOffice fédéral de lenvironnement a encouragé son public à ne pas ouvrir la voie à «linvasion» de lArc jurassien par des installations démesurées qui nont place à ses yeux que dans des zones industrielles. Roman Hapka, du Fonds suisse pour le paysage, ne dit pas autre chose: «Il y a des projets de parcs géants le long du Jura, si Sainte-Croix lâche, les plus petites communes ne pourront pas résister.»
Les partisans, de leur côté, ont mobilisé Roger Nordmann. Le conseiller national socialiste encourage à sortir concrètement du nucléaire, un mot dordre désormais officiel après Fukushima. Il faut le faire en défendant comme lui-même dun même élan léolien et le solaire, souligne-t-il à lintention de ceux que lon sent tentés de rejeter le premier au profit du second.
«Le défaut de notre projet, cest quil est arrivé trop tôt», estime Luc Martin, un ancien syndic. Il y a une quinzaine dannées, cest la commune qui en avait pris linitiative, encouragée par le canton et la Confédération. Pour sortir du déclin économique auquel on le réduit depuis longtemps, le village industriel uvre à un renouveau qui lui vaudra, en 2004, le label de Cité de lénergie.
La population, pourtant, avait dit non à 60%, en 1999, au crédit détude pour exploiter le vent. Le dossier a été repris depuis lors par Romande Energie, qui apparaît comme le promoteur principal.
Aujourdhui, la discussion tourne autour du bruit, de la valeur des maisons, du paysage aussi. Plus il est visé par les électriciens, plus le cadre naturel des sommets jurassiens tend à se sanctuariser. «Faut-il massacrer une région encore pure où lon va pour adorer le silence?» lance une résidente dans un appel vibrant. Cest aussi latteinte au paysage qui motive Michel Bühler, la célébrité de la région, qui a rejoint le front du refus.
Après lextension du site spectaculaire de Mont-Crosin (BE), les témoignages échaudés qui proviennent de Saint-Brais, le débat dexperts qui senflamme au niveau national, quil est loin le joyeux temps de linnovation. Restent la contribution à lapprovisionnement énergétique durable, le tribut à payer à la modernité, le remords de rejeter toutes les nuisances chez les autres alors quon est si bien chez soi. Cela va-t-il faire le poids?